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Certaines n’avaient jamais vu la mer

Voici un roman qui trônait en tête de ma PAL* depuis un long moment et qui se faisait perpétuellement détrôner par de nouvelles trouvailles. La semaine dernière je me suis enfin résolue à éditer ma PAL (ou du moins un premier brouillon, nombreux titre sont encore caché dans les cartons, je hâte de pouvoir les libérer). A cette occasion le roman de Julie Otsuka a refait surface. Les conseils enthousiastes de Blandine de Vivrelivre m’ont décidé : lire Certaines n’avaient jamais vu la mer ! Et voilà que c’est chose faite !

Je ne suis pas aussi enthousiaste que Blandine, mais j’ai trouvé ce livre très intéressant.

Certaines n’avaient jamais vu la mer nous raconte la vie des immigrés japonais d’un point de vue très original : celui des femmes. Pas d’une femme, mais des femmes. Toutes ces femmes japonaises qui ont débarqué sur les côtés du pacifique au Etats-Unis au début du XXème siècle. C’est un “nous” qui s’exprime, qui raconte. Un nous fait de Kazuko, Chiyo, Fusayo…, de femme de chambre, de cuisinière, de paysanne, de filles de joie, d’épouses heureuses, de femmes battues, de mères épanouies, de femmes stériles, de jolies jeunes filles, de femmes divorcées venues chercher une nouvelle chance, de rêves, de déceptions. Les destins de toutes ces femmes se croisent et ce côtoient. Chacune à sa particularité mais toutes partages le même destin : arriver au Etats-Unis et puis y disparaître.

C’est la première fois que je lis un roman écrit à la première personne du pluriel. Au début j’ai trouvé cela assez déstabilisant. Finalement j’ai trouvé le procédé très intéressant et original. Mais cette posture met une certaine distance. Le personnages du livre étant une entité plurielle aux contours flous il est difficile de s’identifier, de s’attacher. On ne suit pas le destin d’un personnage, ni de plusieurs. On suit le destin d’une condition, celle des femmes japonaises immigrées aux Etats-Unis, elles sont à la fois nommées et anonymes. 

Mais l’intérêt premier du roman ne réside pas pour moi dans son procédé d’écriture original, c’est son sujet qui est particulièrement intéressant. Avec ce roman Julie Otsuka nous fait découvrir l’histoire des immigrés japonais aux Etats-Unis. Une histoire que je ne connais pas du tout et que j’ai envie maintenant d’approfondir. Expérience personnelle oblige, je suis très intéressée par l’histoire des migrations. Otsuka arrive à nous faire ressentir ce que ces femmes ont éprouvé en débarquant sur cette terre inconnue et à la culture si différente de la leur. Et si les différences culturelles sont soulignées, il n’y a pas de jugement de valeur, les défauts et les qualités des uns et des autres sont présentés avec impartialité. Tout n’est ni a prendre ni à jeter dans une culture comme dans l’autre.

J’ai été touché, bouleversée même, en lisant ce roman et je n’ai pas pu m’empêcher de penser que décidément j’ai beaucoup de chance. On ne peut que s’émouvoir face à ce que ces femmes endurent, au courage avec lequel elle affrontent les difficultés. Mais aussi se mettre en colère face à leur soumission ! La vie y est dure pour tout le monde, mais c’est bien pire quand on est une femme.

J’ai été très touché aussi par l’universalité de ce récit. S’il nous parle des femmes japonaises aux Etats-Unis tout en mettant en évidence leur particularité culturelle, on se rends compte à la lecture de certains passage à quels point on peut se reconnaître dans l’autre. Le passage sur les jeux des jeunes enfants m’a beaucoup ému, j’avais l’impression d’y lire mon enfance. Un autre passage intéressant est celui on l’ont voit les enfants d’immigré perdre peu à peu la culture de leur parents.

Un par un les mots anciens que nous leur avions enseignés disparaissent de leur têtes. Ils oublient le nom des fleurs en japonais. Il oublient le nom des couleurs. Celui du dieu renard, du dieu du tonnerre, celui de la pauvreté, auquel nous ne pouvions échapper. Aussi longtemps que nous vivrons dans ce pays, jamais il ne nous laisseront acheter la terre. Il oublient le nom de la déesse de l’eau, Mizu Gami, qui protégeait nos rivières, nos ruisseaux, et insistait pour que nos puits soient propres. Ils oublient les mots pour dire “lumière de neige”, “criquet à clochette” et “fuire dans la nuit”. Ils oublient les paroles qu’il fallait prononcer devant l’autel dédié à nos défunts ancêtres, qui veillent sur nos nuit et jour. Ils oublient comment compter. Comment prier. Il passaient à présent leur journée immerges dans cette nouvelle langue, dont les vingt-six lettres nous échappaient toujours alors que nous vivions en Amérique depuis des années. Tout ce que j’ai appris, c’est la lettre x, pour pouvoir signer à la banque. Ils prononçaient sans mal les “l” et les “r”. Et même quand nous les envoyions étudier le japonais au temple bouddhiste le samedi ils n’apprenaient rien. La seule raison pour laquelle il y va c’est pour échapper au travail à la boutique. Mais quand nous les entendions parler dans leur sommeil, les mots qui sortaient de leur bouche – nous en étions certaines – étaient japonais.

Un beau roman touchant et intéressant qui donne envie d’en savoir plus.

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Garduno en temps de paix

Nouvelle lecture que je partage avec mes camarades de K.BD. Cette BD s’inscrit dans notre thématique de février : raconter le XX siècle.

A la lecture des premières pages je me suis toute de suite dit : « on m’a bien eu ! c’est pas de l’histoire, c’est de la politique ! ». Bon, pour parler d’histoires faut bien parler de politique, et l’auteur cite bien des faits historiques, mais dans le seul but de leur donner une couleur politique. Ou plutôt devrais-je dire leur donne une profondeur politique.

Je ne peut m’empêcher de ressentir une sorte de frustration. Si je comprends le propos de l’auteur, ou du moins je crois le comprendre, cela me fait l’effet d’une de ces soirée on-discute-politique-autour-d’un-verre-de-vin : un joyeux fourre-tout où on enfonce des portes ouvertes.

Les propos de Philippe Squarzoni ne manquent pas de pertinance et se réflexions ne sont pas stupides, mais j’ai eu le sentiment d’écouter un discours maintes fois ressassé et qui ne mène nulle part, ou partout à la fois. Et surtout où aucune mesure vraiment concrète n’accompagne la critique du libéralisme. Se révolter pour se révolter…

Moi je suis pas du genre révolutionnaire. La révolte ne m’attire pas. Il y a dans ce sentiment d’excitation que procure cette « révolte », cette « résistance » que je trouve pervers. C’est une sorte de fuite. Je ne sais pas quoi faire ici, alors je vais me battre là-bas. Cela ne veux pas dire que je ne suis pas d’accord avec le fond.

Mais peut-être parce que je suis d’accord que je n’ai pas trouvé cela très intéressant. Je m’explique : soit on partage sa vision et… on enfonce des portes ouverte, on dit des choses qu’on sais déjà. Dans ce cas c’est tout de même intéressant d’écouter son témoignage sur ses escapades étrangères : Croatie Chiapas. Mais cela n’occupe qu’une toute petite partie du récit. Soit on est un libéral et dès la première page on arrêtera de lire. Cela ne convaincra que les convaincu.

Mais que dire de la forme ?

Quand je parlais de joyeux fourre-tout ce n’était pas que métaphorique. Graphiquement aussi l’image semble représenter le fil d’une pensée, passant du coq à l’âne. Ou plutôt de la caravelle de Cortes vue sur une carte postale à l’holocauste, vers la guérilla zapatiste en passant par le surbooking sur United Airline.

Squarzoni ne semble pas construire sa pensé. Il ne nous livre pas un argumentaire, mais des idées comme elle viennent. Et cela se traduit par un enchaînement de planche pas toujours logique où des représentation de l’auteur lui-même se mêlent à des documents, images de presse, coupures de journaux. Les références les plus variées se mêlent au vécu, au personnel. Certaines images reviennent plusieurs planches plus tard comme une idée fixe.

Le fond souffre de sa forme. La pensée n’est pas structuré. On a un état des fait, un constat, une réflexion personnelle… où nous mène-t-elle ? Finalement elle même bien quelques part mais j’en ai longtemps douté. Et ce doute à fait que la lecture de la première moitié de la BD m’a plus agacé qu’autre chose. Finalement j’ai fini par entrer dans le livre et en apprécier le chemin. A la dernière page j’ai eu envie de lire Zapata, en temps de guerre, la suite. Pas sur que je le fasse…

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Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre

Il y a déjà longtemps j’avais publié une chronique sur Senkou no night raid, un anime très intéressant ambianté dans la Chine des années 30, mettant en scène des agents des services secret nippon doté de pouvoirs particuliers. Au delà de l’aspect fantastique, cette série est très intéressante pour son aspect historique. Intéressante oui, mais obscure pour celui qui ne connais rien à l’histoire de l’Extrême-Orient du début du XX siècle. Ce qui justement était mon cas. Soucieuse de mieux appréhender les événements historiques cités dans la série et de distinguer le vrai du faux, je me lançais dans quelques recherches. Malheureusement les livres d’histoire japonaise contemporaine que j’avais à ma disposition ne donnaient que très peu d’informations sur l’expansionnisme japonais en Chine. J’étais obligé de me contenter des informations collecté sur Wikipedia (formidable outil, pour débuter une recherche mais…. limité).

Dans la première version de cet article je faisais part de l’implication supposé de Ishiwara, un jeune officier de l’armée impériale japonaise en poste en Mandchourie, dans un attentat perpétré à Moukden en 1931. Attentat qui fut utilisé par l’armée japonaise comme prétexte pour occuper la Mandchourie. Mes sources indiquaient qu’une discorde subsistait quand à l’implication d’Ishiwara dans cet indicent.

Quelques temps après avoir publié ma chronique, je recevais un mail de Bruno Birolli qui m’expliquait que l’implication d’Ishiwara dans l’attentat de Moukden avait été démontré et que justement lui-même avait écrit un livre à ce sujet : Ishiwara l’homme qui déclencha la guerre. J’aurais aimé voir ce mail accompagné d’une copie du livre…. mais peu importe. Je me promettais de le lire un jour, dès que l’occasion se présenterait. Et voilà que l’occasion s’est présentée 2 ans plus tard, alors que je n’y pensais plus !

L’homme qui déclencha la guerre :

Afin de mieux comprendre ce qui poussa Ishiwara à orchestrer l’attentat de Moukden le 18 septembre 1931 et à forcer la marche du Japon vers la guerre, Birolli revient sur la vie de cet homme, symptomatique de son époque.

Issu d’une famille de samouraï, déchue de tous ses privilèges lors de la Restauration Meiji, le jeune Ishiwara est envoyé, bien malgré lui, dès l’âge de 12 ans dans une académie militaires où échouent tous les fils d’anciens samouraï désargenté. Dans cette académie à l’enseignement sommaire, il est endoctriné et formé pour devenir un futur officier. Avide de spiritualité, le jeune Ishiwara sera séduit tout d’abord par le nouveau culte de l’empereur, puis ensuite par le Nichirénisme de Chigaku, une secte bouddhiste intégriste prônant la violence, populaire chez les militaires du début du XX siècle.

Partisan du panasiatisme, Ishiwara voit l’intervention militaire du Japon en Chine comme une mission salvatrice pour la purifier de l’oppression des occidentaux. Fort des ses influences spirituelles et nationalistes, il prêche en faveur de la guerre. Mais cette guerre il ne la souhaite pas que pour le “bien” de la Chine, il la souhaite surtout pour le bien du Japon, qui, selon lui, en occupant la Mandchourie se doterait d’une position stratégique en Asie, ainsi que de terres riches en matières premières faisant défaut dans l’archipel  nippon.

Sauver la Chine, qui n’a pas connu la paix, est la mission du Japon, une mission qui, dans le même temps, est le seul moyen de sauver le Japon lui-même. (p.118)

Si la fugue de la jeunesse et son empressement à faire la guerre le poussent à orchestrer l’attentat de Moukden, puis à envahir la Mandchourie contre les ordres donnés de maintenir la paix. Avec l’âge il devient plus posé, plus réfléchi et s’essaye aux manipulations politiques dans le but d’imposer une dictature militaire sur un modèle nazi. Mais son inspiration ne lui vient pas que du nazisme ou du fascisme, il étudie également avec beaucoup d’intérêt la planification quinquennale de l’URSS.

Seulement Ishiwara n’est pas a l’aise en politique. L’exemple d’indiscipline qu’il a donné en Mandchourie inspire de nombreux jeunes officiers qui à leur tour se révoltent. Par ailleurs l’armées est divisées, des conflits internes parfois très violents opposent différentes factions. Si tous désirent engager le Japon dans une guerre totale, les chemins que chacun suit pour mener à la guerre divergent. Des luttes de pouvoir et d’influence opposent les généraux désireux de se retrouver à la tête d’une nouvelle organisation sociale : la dictature militaire.

Dans ces conflits Ishiwara penche pour un processus d’industrialisation militaire de masse pour permettre au Japon de se doter d’un armement suffisant pour écraser ses ennemis. Alors que d’autres veulent attaquer immédiatement et si un ennemi est trop fort (URSS) alors il suffit de se tourner vers un ennemis plus faible (envahir les îles du Pacifique et le sud-est asiatique).

A cause de ses idées et de son caractère peu apte au compromis, Ishiwara, après avoir été l’un des principaux instigateur de ma montée du militarisme au Japon, est peu à peu écarté du pouvoir militaire. Lors du procès de Tokyo en 1949, il sera entendu comme témoins par les forces d’occupation mais ne sera pas jugé. Il finira sa vie dans une sorte de communauté religieuse qu’il dirigera jusqu’à sa mort.

Le livre :

Je ne fait ici que résumer les grandes lignes, le sujet étant suffisamment complexe pour mériter un livre tout entier. Mais, pour ceux qui ne connaîtrais pas cet homme je tenais à donner quelques détails sur lui et son parcours. Pour en savoir plus je vous invite à lire le livre de Birolli que, franchement, j’ai trouvé très agréable à lire.

Le problème avec les livres d’histoire, quand ils sont écrit pas des historiens, c’est qu’il sont souvent indigestes. Et ce n’est qu’à coup de migraines qu’on arrive à en venir à bout. Or Birolli, s’il maîtrise son sujet, est reporter de son état, ce qui lui confère une capacité à intéresser le lecteur. Son écriture est fluide, jolie même et il traite ses personnages historiques comme des personnages de roman. Non pas qu’il embellisse la réalité par des faits non historiques, mais parce qu’il raconte l’Histoire (celle qui à un grand H) comme on raconterait une histoire… Chaque personnage est présenté avec une description digne d’un roman, on a des jolies descriptions de paysages et il s’efforce de deviner et retranscrire l’état d’esprit d’Ishiwara tout au long de sa vie (et ce grâce aux nombreux documents laissé par ce dernier qui écrivait notamment un journal). Bref, on est captivé par cet homme et par l’histoire du pays, on veut savoir ce qui va se passer et comment le Japon va glisser peu à peu vers la guerre et la dictature militaire.

Un très bon livre sur l’histoire contemporaine du Japon qui, à travers le personnages d’Ishiwara, nous fait mieux appréhender le Japon du début du XX siècle. J’ai pourtant un petit reproche à faire à ce livre, j’aurais aimé le voir agrémenté de plus de documents. On a une photo d’Ishiwara en couverture et une carte de la Mandchourie en introduction, c’est tout. Alors qu’on nous donne des descriptions très détaillés sur de nombreux personnages et différentes informations géopolitiques, j’aurais aimé un petit carnet annexe de photos et de cartes illustrant les propos du livre et m’évitant ainsi de devoir me lancer dans de nombreuses recherches complémentaires. Comme je l’ai dit plus haut, je ne connais pas grand chose à l’histoire de l’Extrême-Orient, je ne sais donc pas qui sont toutes les personnes cités, où se situent les différentes villes, etc. Autre petit reproche, survoler les définitions de certains concepts comme le panasiatisme ou le nichirenisme. Si on connait l’histoire de Japon du début du XX siècle on sait sans doute déjà de quoi il s’agit. Mais si comme moi on est un parfait ignorant de la chose, un petit encart explicatifs aurait été le bienvenu.

Pour contrecarrer les critiques que je viens de faire, sachez que le livre est accompagné d’un documentaire Arte. Je n’ai pas encore eu la chance de voir ce documentaire mais je ne doute pas y trouver les réponses à toutes les questions que je me suis posé (et voir les têtes de tous ces messieurs !). Il est disponible en VOD ici.

Alors si vous vous intéressez à l’histoire contemporaine du Japon et de l’Asie, je vous conseille Ishiwara l’homme qui déclencha la guerre, il ne suffira pas à lui seul a étancher votre soif de savoir mais ils vous apportera des informations très intéressantes, le tout écrit dans un style agréable et fluide. Finalement j’ai tellement aimé ce livre, qu’après l’avoir emprunté à la bibliothèque, j’ai envie de me l’acheter pour l’étudier plus en détail (j’adore prendre des notes sur mes livres) 🙂


Tout ça m’a donné envie de me replonger dans Senkou no Night raid ! Je suis sûre que maintenant je comprendrais bien mieux 😀

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