Neang Neak, la princesse Naga ~ by Yomu-chan

23 janvier 2020 3 Par Yomu-chan
Bonjour ! Yomu-chan est de retour. 🙂
Ça fait un petit moment que je n’ai rien écrit , mais je suis en ce moment en train de voyager et je découvre tout un tas de nouvelles histoires, je suis obligée d’en partager quelques-unes avec vous.  Me voici donc dans un petit musée cambodgien en train de découvrir une des légendes qui expliquent la naissance de l’ethnie et du royaume khmer. Laissez-moi vous conter l’histoire de Neang Neak, la princesse Naga.
Pour écrire cet article je me suis appuyée suis différentes sources : des infos glanées dans des musées, des versions orales de l’histoire, des articles de l’internet anglophone et des extraits de livres que j’ai pu trouver en ligne. Je mettrai à la fin de l’article les références de ces ouvrages.
Avant toutes choses, laissez-moi vous en dire un peu plus à propos  des nagas. Le mot “naga” en sanskrit veut dire “serpent”, mais il est ici utilisé pour décrire une créature mythique de l’hindouisme et du bouddhisme, créature que l’on retrouve dans les contes et légendes de toute l’Asie du Sud et du Sud-Est. Les nagas sont donc des serpents géants gardien des trésors de la nature, génies des eaux, porteurs de prospérité et de fertilité.
Ces serpents magiques, pouvant prendre forme humaine dans les légendes khmères, règnent sur le monde souterrain où ils gardent un magnifique trésor d’or et de pierres précieuses. Ils investissent également les rivières, les lacs et les mers. Certains ont plusieurs têtes, ceux avec un nombre impair de têtes seraient des mâles et ceux avec un nombre pair, des femelles.
On trouve des références au Naga à la fois dans l’hindouisme, où le corps d’une de ces créatures sert au barattage de la mer de lait (épisode important de la cosmologie hindoue), et dans le bouddhisme, où Munchalida, le roi naga, protège Bouddha d’une tempête lors de sa célèbre méditation sous un arbre.
Le naga viendrait originellement des puranas (anciens textes indiens en sanskrit), mais serait également le résultat d’un mix de croyances hindoues et de croyances pré-indiennes de l’Asie du Sud-est à propos d’esprits habitant terres et eaux. Les populations locales auraient adapté l’iconographie indienne à leurs propres cultes.
Les nagas sont considérés comme les gardiens et les protecteurs des secrets du monde magique souterrain, mais aussi comme des médiateurs entre ciel et terre, des intercesseurs entre ce monde et l’au-delà. En effet, nombre de légendes les font à la fois intervenir auprès des dieux qu’auprès des humains.

nagas à l’entrée des temples, symbole de protection du Buddah

Laissons maintenant place à la légende de Preah Thong et de la princesse Naga  :
En des temps très anciens, les Nagas  étaient les seuls habitants du territoire khmer. Ce dernier se nommait alors Kok Thlok, ce qui veut dire “la terre avec un arbre”. Car seule une montagne sacrée surmontée d’un arbre émergeait de l’eau. Un jour, Preah Thong, un prince hindou, rêva qu’il devait quitter son royaume sur un navire avec un arc et une flèche. Suivant son instinct il décida donc d’abandonner son foyer et d’explorer l’océan. Après plusieurs mois de voyage, il accosta sur l’île de Kok Thlok. Il entreprit alors d’escalader la montagne pour rejoindre l’arbre immense qui trônait à son sommet. Fatigué par l’ascension, il s’assoupit sous cet arbre splendide, il dormit d’un sommeil profond et ses rêves furent sereins pour la première fois depuis des semaines. Preah Thong se réveilla et entreprit de rejoindre son navire, seulement, il avait dormi bien plus longtemps qu’il ne l’eut cru, et il s’était laissé surprendre par la marée. Son bateau fut emporté par les eaux et le prince était maintenant prisonnier de l’île. Il décida donc de se construire un abri sous l’arbre immense qui surplombait cette terre. Il resta là de nombreuses semaines. Et toutes les nuits, alors qu’il sombrait dans le sommeil, il entendait une étrange musique, mais il lui était impossible de rester éveillé pour découvrir la source de cette mélodie, ses paupières étaient lourdes et il s’enfonçait irrémédiablement dans un profond sommeil où ses rêves étaient animés par une magnifique jeune femme qui dansait et riait d’une façon hypnotisante.
Une nuit pourtant il fit l’effort de rester éveillé pour entendre cette étrange musique. Luttant contre son corps fatigué, il suivit le son et arriva sur la plage. Là, de nombreuses créatures magiques dansaient et festoyaient sur le sable. Preah Thong se cacha derrière un arbuste pour observer cette enivrante parade. Tout à coup, la musique s’arrêta et un immense serpent émergea de l’eau. La peur figea le prince quand les yeux de la créature rencontrèrent les siens. Puis le serpent se transforma en une sublime jeune femme. La jeune femme de ses rêves !  Alors que la fête reprit de plus belle, Preah Thong sortit de sa cachette et se mêla aux festivités tentant de découvrir qui était cette jeune femme. Il était tombé fou amoureux et était omnibulé par l’étrange aura de cette créature.
Se joignant aux festivités nuit après nuit, il finit par apprendre qu’il s’agissait de Neang Neak, la princesse Naga. D’abord hésitant, il se mit en tête de la courtiser. Très vite ils formèrent un couple inséparable, uni par un amour fort. Mais Neang Neak ne pouvait être aux côtés de son amant que la nuit, car la journée elle devait faire honneur à ses responsabilités de princesse du royaume Naga. Preah Thong, voulant passer le plus de temps possible avec son aimée , lui demandera de rester sur l’île, pour y vivre avec lui.
“Je suis la fille de roi Naga, je ne peux partir comme ça. Si tu veux vivre avec moi, il faut que tu deviennes mon mari. Je me dois de respecter les rites de mon peuple et célébrer le mariage dans le monde d’en dessous. Viendras-tu avec moi dans le royaume de mon père pour y coller notre union ?
– Je suis près à toi pour passer ma vie avec toi. Mais je suis un humain ordinaire, comment puis-je entrer dans le monde d’en dessous ?
– Accroche-toi à mon écharpe lors du voyage et alors tu pourras pénétrer avec moi dans le royaume magique.”
Le couple se rendit donc à la cour du roi Naga qui fut heureux de bénir l’union de sa fille et du prince guerrier Preah Thong. Ce dernier reçu un splendide vêtement de soie sur lequel fut brodé un naga somptueux. Puis à la fin de la cérémonie, le roi annonça :
“Et maintenant, pour célébrer cette union ma fille, mon fils, je vais vous offrir une belle et grande terre sur laquelle vous pourraient régner ensemble .” Et sur ces mots, il but toute l’eau en contrebas de la montagne sacrée de Kok Thlok. Et c’est ainsi que naquit le Cambodge.

princesse Naga

Voilà donc une version un peu romancée de cette légende cambodgienne. Il est difficile de trouver de la documentation à son propos en français. En fait, on a très peu d’information sur cette ancienne légende et sur la date exacte de sa propagation. La majorité des infos que l’on a sur les premiers royaumes khmers nous viennent d’un voyageur chinois de la toute fin du XIIIe siècle, Zhou Daguan. Ce dernier rapporte que dans le palais royal d’Angkor se tient une tour dorée dans laquelle vivrait l’esprit d’un serpent à neuf têtes qui se change en femme la nuit et avec laquelle le roi doit avoir une relation sexuelle pour assurer prospérité et fertilité au royaume.
Ce qui est intéressant avec ce mythe fondateur, qui a pour objectif de renforcer la cohésion nationale en faisant de son peuple les héritiers d’une union magique, c’est qu’il coïncide avec certains éléments historiques. Comme toutes les légendes, nous avons à faire à un mélange de réel et d’imaginaire. Ainsi Preah Thong, qui est aussi parfois appelé Kaundinya dans certaines versions du mythe, est un personnage semi-historique qui semble faire référence à un véritable prince guerrier du royaume Môn. De son côté, Neang Neak, qui signifie en fait “Dame Naga”, est parfois appelée Soma. Et ce nom semble être celui du premier monarque du royaume Funan au Ier siècle de notre ère. Ce monarque était une femme et est considéré comme la mère de la première dynastie khmère. C’est un personnage important pour l’histoire du Cambodge, elle semblait être une reine puissante qui a su préserver les traditions et les moeurs de son peuple face à la menace brahmane en nouant habilement des relations avec les hindous.
Au début de notre ère, des peuples du sous-continent indien ont commencé à immigrer en Asie du Sud-est. Ces premiers migrants ont commencé à se marier avec les locaux et ce sont ces unions qui seraient à l’origine de la “race” khmère, qui serait donc un mélange génétique et culturel indien et Sud-est asiatique. Ainsi le mariage de la princesse Naga et du prince hindou peut être pris symboliquement et littéralement. Les Khmers étant vraiment nés du mariage entre deux ethnies on peut voir dans cette légende un récit de l’intégration culturelle et de l’incorporation des traditions tribales dans l’hindouisme. Selon certains points de vue historiques les indiens sont les “civilisateurs” du Cambodge, le modèle de royauté hindou mit fin au système tribal et permit la création d’une identité nationale. Une autre part importante de la rencontre entre la “civilisation” indienne et les tribus locales est la grande innovation des systèmes hydrauliques et la gestion de l’eau pour l’agriculture et la création de villes. Il est intéressant ici de faire un parallèle avec le roi Naga qui bénit le nouveau couple en buvant toute l’eau du territoire, le rendant ainsi exploitable pour l’agriculture.

les énormes douves du temple d’Angkor, bijou de la civilisation khmère

Ce conte, associé à la cour et à la royauté, ne fut pas le chouchou des Khmers rouges ( “communistes” ayant pris le pouvoir au Cambodge entre 1975 et 1979). Pourtant il a subsisté comme ciment de l’identité nationale, on le retrouve d’ailleurs dans plusieurs aspects de la vie quotidienne au Cambodge.  Et notamment dans les cérémonies de mariage. Le conte est performé, l’objectif étant de reconstruire et de rejouer cette légende fondatrice pour revendiquer sa place dans le glorieux héritage khmer. La mariée doit donc offrir des peaux de serpent à son nouvel époux pour symboliser sa visite dans le monde souterrain. Puis intervient le rituel « Preah Thong sbay Neang Neak » que je traduirais approximativement par « Preah Thong tient la queue de Neang Neak ». Ici le marié doit tenir le « sbay », la queue de la tenue de la mariée, et le couple doit marcher en cercle dans le sens des aiguilles d’une montre 3 fois, afin de symboliser l’entrée dans le royaume naga. Une fois l’union scellée, le jeune époux emménage dans la famille de sa femme. En effet, la culture khmère adopte une généalogie matrilinéaire, rappelant que le prince Preah Thong  s’installe avec son épouse sur les terres offertes par le père de celle-ci.
Le compte de la princesse Naga, mère des Khmers, est également le scénario de nombreux spectacles de danse et de théâtre traditionnel.

rituel preah thing sbay neang Neak

On voit ici que le mythe d’origine est comme un ciment social pour le groupe, il justifie son existence même, lui donne une identité propre. Il permet de poser les frontières d’un groupe : Eux VS Nous. Il fait une frontière avec autrui et une frontière dans le temps : avant VS maintenant.  Ces légendes, ces mythes fondateurs sont mobilisés par des rites et des histoires, qui sont le moyen d’expression de la structure sociale.  Le rite mobilise un passé (à la fois historique et légendaire) pour le rendre présent. Il permet aux membres de la société  de participer à ce passé tout en participant à une projection sur un devenir commun. C’est à travers ces mythes que l’on construit la substance d’une « nation », l’idée d’une culture commune à laquelle l’individu peut s’identifier, c’est grâce à ces histoires que l’on se construit une identité, comme membre d’un groupe à part entière.
Voilà donc ce que j’ai appris de la légende fondatrice du Cambodge ! Il se peut que j’aie fait quelques erreurs narratives ou historiques, je ne prétends pas écrire un essai sur l’histoire du Cambodge, mais je souhaitais juste vous faire part de mes réflexions. 🙂 Si vous avez des modifications ou des choses à ajouter, je me ferai un plaisir d’en discuter avec vous dans les commentaires ! Plus bas vous trouverez quelques-unes des références qui m’ont permis d’écrire cet article.
À bientôt !
COGGAN Philip, « Spirit worlds, Cambodia, the buddah and the naga », John Beaufoy publishing, 2016.
GAUDES Rüdiger, « Kaundinya, Preah Thaong and the Nagi Soma : some aspects of a Cambodian legend », in Asian Folkore studies, vol. 52, 1993.
LY Boreth, « Traces of Trauma : Cambodian visual culture and national identity in the aftermath of genocide », University of Hawaii press, 2019.
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