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Rencontre avec Gunnar Staalesen

C’est en total dilettante que je me suis rendue à cette rencontre littéraire qui se tenait dans notre petite médiathèque communautaire de Parthenay.

Dans le cadre du Festival Passeurs de monde(s) qui se tenait en Poitou-Charentes du 17 au 26 octobre, la médiathèque  recevait le 24 octobre dernier l’écrivain norvégien Gunnar Staalesen et l’éditrice Susanne Juul des éditions Gaïa, en présence du traducteur Alex Fouillet et animé par Gérard Delteil du monde Diplomatique.

Je n’avais pas de motivations particulières pour assister à cette rencontre, si ce n’est la pure curiosité, puisque je ne connaisses absolument pas l’écrivain, et que je crois n’avoir jamais lu de roman norvégien de toute ma vie. Mais la curiosité étant déjà un très bon prétexte, je me suis rendue à la médiathèque et je ne l’ai pas regretté. La rencontre était très intéressante.

La salle, trop petite et trop chaude, donnait au même temps un sentiment d’intimité très agréable. Gunnar Staalesen, bien qu’accompagné de son traducteur, s’exprimait fort bien en français avec un accent très charmant. Il est d’ailleurs plutôt bel homme se qui rend cette rencontre d’autant plus agréable.

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Gérard Delteil commence la rencontre avec quelques questions, assez bateau, je trouve, sur la criminalité en Norvège, existence de détectives privés tel que Varg Veum, personnage principal d’une série de 17 romans policiers de Staalesen. S’il est toujours intéressant d’apprendre sur d’autres pays, sur d’autres cultures, j’ai trouvé les questions assez maladroites et pas très intéressantes.

Passé cette première phase d’entrée en matière, arrivent les questions relatives aux méthodes d’écriture employé par l’auteur. Si les questions me paraissaient tout aussi maladroites que les précédentes, les réponses devenaient de plus en plus intéressante. Même sans connaître l’oeuvre de l’auteur je trouve intéressant de savoir comment un écrivain s’y prend pour écrire, comment le traducteur travaille (la question de la traduction me touche beaucoup) et comment né une maison d’édition tel que Gaïa.

Parmi les différentes réponses données par Staalesen j’ai relevé quelques propos qui m’ont paru tout particulièrement intéressants. Selon Staalesen, le roman policier, qu’il soit écrit au Japon, au Brésil, en France ou en Norvège reste fondamentalement le même, c’est le décor qui change. Dans ses romans policiers on retrouve cette structure de base dans un décors exotique : celui du grand Nord avec ses longues nuits hivernales, et la clarté des « nuits » d’été. La plupart des romans de Varg Veum se déroulent dans la ville de Bergen, situé sur la côte ouest norvégienne. Cette ville, Staalesen la connais parfaitement, c’est là qu’il habite. Ses romans sont très populaires en Norvège et Varg Veum est à Bergen ce que Sherlock Holmes est à Londre.

Par ailleurs, Staalesen considère le roman policier comme l’héritier contemporains des grand roman du XIX dont Hugo, Dumas, mais aussi Dickens sont des représentants. Des romanciers qui savaient raconter des histoires. Souvent, dans le roman moderne, selon Staalesen, on ne raconte plus d’histoire, c’est très introspectif. Alors que le roman policier perdure l’art de savoir raconter des histoires. Le but du roman policier n’est pas tant l’intrigue, mais raconter la société. Comme le précise, par ailleurs, Susanne Juul, le personnage du détective, par son enquête, est un personnage qui permet de visiter toutes les couches sociales.

Mais Staalesen n’écrit pas que des romans policiers, il est également l’auteur d’une saga de 2000 pages sur l’histoire de la ville de Bergen dont le contenu s’articule autour d’une famille que l’on suit sur 4 générations. L’intérêt de cette saga est , parait-il (je ne l’ai pas lu) que l’histoire locale qu’elle raconte devient histoire universelle. Ce qui m’a le plus frappé sur cette saga c’est les recherches que Staalesen a mené pour l’écrire. Chaque détail décrit dans le livre, noms des rues, événements et même la météo il les a puisé dans les vieux journaux et les microfilms à la bibliothèque où il se rendait 3 fois par semaine durant l’écriture de ce roman. Une telle recherche de vraisemblance dans le détail m’a impressionné. On retrouve cet état d’esprit également dans les Varg Veum, les différents lieux cités existent et leur description est conforme à leur réalité.

La question de la traduction était aussi intéressante. Ne connaissant pas du tout la langue norvégienne je ne peut donner ici aucun avis personnel, mais à en croire Alex Fouillet, traducteur des tous les livres de Staalesen publié aux éditions Gaïa, le passage du Norvégien au Français ne présente pas de grandes difficultés car les deux langues sont proches dans leur forme et que la traduction ne requiert pas de transformation du texte. Il existe néanmoins une difficulté particulière. Dans le Norvégien la répétition du même mot est récurrente. On peut trouver un même mot jusqu’à 10 fois sur une seule page, chose qui serait impensable en Français. (Je devrais peut-être me mettre au Norvégien, ça me vas bien comme langue) De même la où le français utilise cent verbes différent, en Novégien le dialogue est ponctué de ‘il dit », « il dit », « il dit »…

Par ailleurs (15ème « par ailleurs » de l’article, je vous le dit, le Norvégien est fait pour moi 😀 ) il était amusant de voir l’auteur mettre en avant le rôle des bibliothèques (plus que d’internet) dans son processus de recherche, alors que le traducteur louait le gain de temps que internet permet. Utile surtout pour la traduction de points de détail tel que le nom de plantes ou animaux rares.

Séduite par Staalesen, autant par se façon de s’exprimer que par ce qu’il dit de ses romans, j’ai décidé d’acheter à la fin de la rencontre le deuxième roman de la série de Varg Veum : Pour le meilleur et pour le pire (il n’y avait plus le premier). Il ne me reste plus qu’à le lire et à vous dire ce que j’en pense.

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Gunnar Staalesen chez Gaïa Éditions : link

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Light novel (en France)

En regardant mes statistiques hier matin, j’ai vu qu’un (ou une) internaute avait été conduit jusqu’au blog par la recherche suivante « liste de tous les light novel licencié en france ». J’étais surprise. Il est vrai que j’ai cité le terme à plusieurs reprises et que j’en donne la définition dans le lexique. Mais ça s’arrête là.

Pourtant cette recherche a piqué ma curiosité. Moi aussi j’aimerais en savoir plus sur les light novels et, pourquoi pas en lire un ou deux afin de me faire une idée (^-^)

Mais, au fait, un light novel c’est quoi?

Le light novel est un style de roman japonais qui vise un public jeune (ado et/ou jeunes adultes). Il s’agit plus d’un divertissement que de littérature à proprement parler. Les textes plus simples que ceux des romans habituels : prédominance des dialogues, paragraphes et phrases courtes, furigana* donnant la lecture des kanji difficiles… Généralement un light novel ne dépasse pas les 50.000 idéogrammes. Les textes sont accompagnés d’illustrations. L’histoire peut se dérouler sur plusieurs tomes. Avant de paraître en format poche, ils sont généralement pré-publiés dans des revues spécialisées, comme le manga.

n°6Après avoir vu et beaucoup aimé la version animé de No.6, j’ai trouvé le light novel écrit par Atsuko Asano et Momomi Machida traduit en français, aux Éditions du Rocher. Si je ne l’ai toujours pas acheté, c’est que sur les 9 tomes de la série originale, les Éditions du Rocher n’en ont publié que 5. Et j’ai bien peur que les traductions aient été stoppées, puisque le dernier tome est paru en 2009 et depuis… rien. J’ai pas très envie de commencer une série si je ne peux pas en lire la fin ! D’autant plus que c’est justement la fin de l’histoire qui est un peu trop vite bâcle dans l’anime.

Finalement, j’ai décidé de faire quelques recherches sur le net pour savoir quel autres light novels sont licenciés en France. C’est là que je suis tombé sur un petit article qui disait que très peu de light novel sont traduit pour le marché francophone. De plus, l’article déplore la façon dont ceux-ci sont commercialisés citant en mauvais exemple La Mélancolie de Haruhi Suzumiya de Naguru Tanigawa publié chez Hachette jeunesse. L’éditeur a, en effet, supprimé les illustrations originales de Noizi Ito et modifié la couverture.

La caractéristique du light novel, outre un style d’écriture très abordable, c’est justement d’être accompagné d’image. Pourquoi l’éditeur a-t-il fait ce choix ? Pas étonnant que la publication de la série Suzumiya Haruhi a été stoppé dès ce premier tome.

Tout comme l’auteur de l’article, je pense que la cible du light novel c’est avant tout les fan de manga et anime. Quel fan, après avoir flashé sur un anime, n’a pas eu envie de lire la version manga pour y découvrir quelques détails supplémentaires, mieux connaître les personnages ou tout simplement partager un peu plus leur univers. De même, après avoir lu un manga, c’est avec plaisir qu’on se laisse aller à en visionner la version animé. Pourquoi ne pas joindre le light novel à ce media mix, comme ça se fait au Japon, d’ailleurs.  Bien sûr, si le manga et le light novel sont publiés par deux éditeurs différents c’est pas évident à mettre en place.

Je pense néanmoins qu’il serait plus intéressant de mettre l’accent sur la corrélation anime/manga/light novel et pourquoi pas jeu vidéo, figurines, et autres goodies

L’article, qui date de 2010, annonçait l’intention de Glénat de publier des light novel. Ci tôt dit, ci tôt fait. j’ai filé sur le site de l’éditeur. En voilà un éditeur intelligent ! Glénat a ajouté les light novels au catalogue de Glénat manga, regroupé dans la collection Roman.  En 3 clics j’ai pu visionner leur offre, qui, pour l’instant, se compose de 5 séries :

  • D. Gray-man Reverse de Katsura Hoshino et Kaya Kizuki (1 tome, en cours)
  • L’épée de l’empreur de Baku Yumemakura (2 tomes, en cours)
  • Library wars de Hiro Arikawa (3 tomes, en cours)
  • Roman One Piece de Eichiro Oda (1 tome, terminé)
  • The sky crawlers de Mori Hiroshi (2 tomes, en cours)

library-wars.jpg        the-sky-crawlers.jpg       D.-Gray-man.jpg

Si Glénat l’a fait, les autres aussi, non ? Naïve que je suis, bien-sur que non ! Les gens intelligents, finalement ça court pas les rue. Mais non, je suis pas méchante, c’est juste que trouver des light novel en français est un véritable parcours du combattant. Faut être motivé ! Mais je baisse pas les bras, je  poursuis mes recherches sur le net et découvre la série Les 12 Royaumes de Fuyumi Ono et Akihiro Yamada publiée par Milan jeunesse. Je file sur le site de l’éditeur et j’y passe 3 plombes pour… rien !!

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Si les éditions Milan ont le mérite d’avoir publié le light novel au même format que l’original, c’est hors collection. Impossible de savoir s’il y en a d’autres ou pas, à moins de se taper tout le catalogue… et encore. Pour dire les choses poliment : je n’ai pas du tout aimé leur site. C’est finalement en allant sur Amazon que j’ai découvert que Milan avait publié un deuxième light novel : La Chasseuse de bête de Nahoko Uehashi. Après ça, j’ai encore fouillé, mais je n’ai rien trouvé. J’ai fini par jeter l’éponge.

Résultat de l’expérience ? Si vous cherchez des light novels, armez-vous de courage !!

Moi, j’en ai eu assez de chercher, mais si vous connaissez d’autres titres et/ou d’autres éditeurs proposant des light novels traduits en français, laissez un petit com 😉


Edit :

Voici quelques autre light novel publié en français :

  • Blood, la nuit des prédateurs. Momoru Oshii. Panini manga
  • Le chevalier d’Eon. Ubukata Tô. Calmann-Levy
  • Les chroniques d’Arslan . Tanaka Yoshiki. Calmann-Levy
  • Chroniques de la guerre de Lodoss. Mizuno Ryû. calmann-Levy
  • Deth note. Nisio Isin. Kana
  • Dragon ball. Toriyama Akira. Hachette
  • Dragon Brothers. Tanaka Yoshiki. Hachette
  • Fullmetal alchimiste. Inoue Makoto. Fleuve noir
  • Gardien de l’esprit sacré. Uehashi Nahoko. Milan
  • Guin saga. Kaoru Kurimoto. Fleuve noir
  • Love & Destroy. Hamasaki. Tonkam
  • Shaman king. Mitsuhi Hideki. Hachette
  • Trinity Blood. Yoshida Sunao. Hachette
  • Vampire knight. Fujisaki Ayuna. Panini manga
  • Video Girl. Tomita Sukehiro. Tonkam
  • Zetman. Katsura Masakuzu. Tonkam

 

Je ne suis pas sûre que tous les livres cité puissent être considéré comme des light novel, mais comme les éditeurs français ne spécifient jamais s’il s’agit d’un light novel ou d’un autre genre de littérature, il est assez difficile d’être catégorique.

Certains d’entre vous auront reconnu les titres de manga ou animes. Il s’agit parfois de roman adapté en anime/manga, parfois de l’inverse. Certain manga/anime à succès sont novélisé. Soit le light novel reprend l’histoire du manga en détaillant certains passages obscures, soit le roman traite de personnages secondaires ou de nouvelles intrigues originales reprenant les héros du manga.

Si vous connaissez d’autres titres, merci de me les communiquer 🙂


Edit 2 :

Les light-novel critiqué sur Ma petite Médiathèque :


Edit 3 :

Light-novel ~ les éditions françaises


 

Edit 4 :

Envie d’en savoir plus sur le light novel ? articles à lire ailleurs :

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En un instant, une vie – Bùi Minh Quôc

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Bùi Minh Quôc

En un instant une vie

Recueil de nouvelles

traduite du vietnamien par Phan Huy Duong

Publié aux éditions Philippe Picquier,  1997

Les nouvelles :

Une nuit sous les chutes de la crinière du cheval :

Amour d’un soir, en haut d’un col perdu dans la jungle, entre un jeune homme et une jeune femme tous deux engagé dans l’armée du Nord Vietnam.

Le dernier rêve :

Un homme, un ancien combattant, est hanté par ses cauchemars et le souvenir de sa bien-aimée perdue.

Un soir glacé :

Un journaliste sans travail est contraint de vendre des billets de tombola pour subvenir aux besoins de sa famille au côté d’une ex-dirigeante du parti. Militante dans la zone occupée et membre actif dans la libération du Sud, cette femme est hantée par le souvenir de 2 jeunes agents infiltrés, mort au combat sans qu’elle n’ait pu prévenir leur famille ni révéler la véritable identité de ses deux camarades.

L’eau sous les ponts :

Un vieux « guérillero non titularisé » et sa fille.

Le vieillard sortit une montre de sa poche, vérifia de nouveau l’heure. Il noua autour de sa taille un ceinturon garni de grenades M26, mit une mitraillette en bandoulière. Des armes américaines dont il s’était équipé en piégeant l’ennemi avec des mines. « Je suis un guérillero non titularisé. » Cela faisait six ans qu’il l’avait proclamé au commandant des troupes communales. Il rit, ne cachant pas sa fierté :  » Pourquoi me faire titulariser chez vous? C’est épuisant. Je me procure les armes et le ravitaillement moi-même. Je surveille les mouvements de l’ennemi avec mes propres moyens. Je détermine ma propre tactique. J’assume le combat entre la Nationale 1 et la voie ferrée, ceci pour la largeur, et pour la longueur, depuis le pont Ba Rim jusqu’à Cong Vi. Tout Américain qui s’aventure sur ce territoire est pour moi. D’accord?  » Il posait la question comme si elle était déjà réglée. Le commandement applaudissait naturellement des deux mains. On ne pouvait rêver contrat plus merveilleux à un moment où on manquait et d’hommes et d’armements. Il savait à quel point le camp de mines du vieillard était terrifiant. Rien que des mines américaines. Dieu seul savait comment le vieil homme avait pu se les procurer. Ou bien des obus. Parfois il en enterrait cinq d’un coup. De quoi réduire les tanks en miettes. Que dire alors des hommes. Le vieil homme possédait un stock d’armes impressionnant. Des grenades, des cartouches, deux mortiers et une mitrailleuse. De temps à autre, il offrait généreusement à la compagnie des cartouches de petits calibres et des grenades. Voilà pour sa puissance de feu. Quant à ses troupes, elles se réduisaient à lui-même et à sa fille unique dont la beauté faisait rêver les jeunes guérilleros.

En un instant, une vie :

Nouvelle qui donne son titre au recueil. C’est l’histoire d’une vieille femme du peuple plus révolutionnaire que bien des dirigeants du parti et qui pourtant ne recevra aucune gratitude.

Tu as beaucoup lu, beaucoup voyagé, beaucoup appris. Existe-t-il quelque part au monde des mères comme celles du Vietnam ? L’amour maternel est le plus ancien de toutes les amours humaines, n’est-ce pas ? Quelle mère n’aimerait pas par-dessus tout l’enfant né de son sein ? Pourtant, j’ai vu mère Thu aimer, choyer, protéger des enfants qui n’étaient pas d’elle autant que les siens, voire plus, pour la simple raison qu’il était des révolutionnaires.

Pendant les années où j’étais soupçonné d’avoir trahi, il n’y avait qu’un seul homme en mesure de certifier le sacrifice de Nhàn, c’était le cadre de la cinquième région militaire qui était venu chez mère Thu et s’était caché dans le souterrain un bref instant. J’étais certain qu’il reviendrait rendre visite à mère Thu après la libération. Il n’en fit rien. Je crus qu’il était mort. Le mois dernier, j’ai participé à un séminaire sur le travail de masse. À ma grande surprise, c’était lui qui dirigeait le séminaire.

Le père :

Une ouvrière accouche et déclare le directeur comme étant le père de l’enfant. Ce scandale ruinera la carrière du directeur.

La maçonne :

Dans un bar, le narrateur rencontre une ancienne camarade de lycée, celle qui avait inspiré sa nouvelle « la maçonne », première nouvelle qu’il ait publiée.

Un dîner dans la jungle :

Le narrateur est invité par son jeune neveu à participer à un dîner d’affaires avec un sud coréen. Alors que le jeune homme y voit une chance de faire de bonnes affaires, le narrateur, lui, ne peut s’empêcher de penser à la Corée du Sud comme ancien ennemi.

« Au fait, avec qui t’es-tu associé?

– un grand groupe sud-coréen. »

Un frisson me saisit. Dans ma mémoire surgit un morceau de cadavres sanguinolents. Je glisse un regard de côté sur Toan. Il garde son air exalté, il continue de me présenter le groupe capitaliste sud-coréen. Le frisson qui me traverse s’éteint. Rien n’indique que mon neveu est toujours hanté par les terribles images passées. Je m’en souviens, cette année-là, il y a longtemps maintenant, et pourtant il me semble que c’était hier, je l’emmenais dans la montagne, juste après le massacre. Toutes les nuits, des mois durant, il faisait un cauchemar, hurlait, gigotait, tombait de son hamac. Aujourd’hui, dans sa bouche, ces mots, sud-coréen, ne semblent plus rien lui rappeler. Ils ne désignent plus qu’un partenaire pour les affaires. Dans le fond, il vaut mieux qu’il en soit ainsi.

 

Grand-mère :

Souvenirs d’une grand-mère qui, après avoir élevé tous ses enfants, s’occupera de l’éducation de ses petits enfants.

Chance et malchance :

 Un artiste voit son sort changer un soir de pluie, quand un homme étrange lui demande de créer pour lui un masque.

Mon avis :

Toutes les nouvelles ne se valent pas. Certaines sont plus touchantes que d’autres. Certaines mieux écrites que d’autres… Mais l’ensemble nous pousse à réfléchir sur bien des sujets.

L’action des nouvelles Une nuit sous la chute de la Crinière du cheval et  L’eau sous les ponts se déroule pendant la guerre, tout comme les souvenirs racontés dans d’autres nouvelles. On s’interroge alors sur la vie dans un pays en guerre, sur la vie de ces jeunes qui n’ont connu que la guerre. J’ai eu la chance de naître dans un pays en paix et, même si la guerre est omniprésente dans les médias, nous la vivons comme une chose lointaine, abstraite. Ici l’auteur nous parle de jeunes gens qui, comme les autres, sentent s’éveiller en eux leur premier sentiment amoureux, mais qui portent l’uniforme et qui n’auront pas tous la chance de survivre au conflit. Les mots simples de l’auteur contrastent avec la dureté de la réalité qu’il décrit et rendent ses récits encore plus percutants.

Mais, la plupart des nouvelles réunies ici ont pour décor le Vietnam d’après guerre, au temps de l’unification, de la reconstruction et surtout de la désillusion. Ces femmes et ses hommes qui se sont battus pour leurs idéaux se retrouvent malmenés ou déçus par le régime qu’ils ont eux-mêmes contribué à instaurer. Telle la femme d’Un soir glacé, qui, ex-dirigeante du parti et personnage important durant la guerre, se retrouve a devoir vendre des tickets de tombola sur le trottoir pour survivre alors que ses anciens camarades, toujours au pouvoir, affichent un luxe honteux. À la lecture de ces nouvelles, on s’interroge alors sur l’effet du pouvoir et ses conséquences. Cet interrogation est ici d’autant plus frappante qu’il s’agit d’un pays communiste. Le comportement de certains dirigeants, ou même la politique menée par le pays qui apparaît en filigrane, derrière le récit, semble aller à l’encontre des principes défendus par les combattants. On se demande alors ce que deviennent les idéaux une fois le pouvoir en place. Est-ce que le pouvoir peut-il corrompre tous les hommes ? Faire oublier tous les idéaux ? Les idéaux d’un jour résistent-il a l’épreuve du temps et de la mise en pratique ?

L’auteur lui-même, ancien combattant communiste se voit aujourd’hui assigné à résidence pour sa lutte en faveur de la démocratie. On voit au fils des nouvelles sa désillusion et sa déception face à un régime qui n’a pas su être à la hauteur de ses attentes.

Bùi Minh Quôc nous fait également réfléchir à la reconstruction d’un pays et d’un peuple après une guerre. Celle du Vietnam ne fut pas seulement une guerre d’un pays contre un autre, mais aussi une guerre civile. Il est toujours délicat de reconstruire un pays uni, après un conflit fratricide. Même si de tels conflits sont loin derrière nous, ici, en France, je ne peux m’empêcher de penser à ce que pouvait ressentir le peuple après la fin de la Seconde Guerre mondiale alors qu’une partie de la population avait soutenu le Maréchal Petain. Ce sont des questions qui dépassent les simples frontières d’un pays et nous font nous interroger sur la nature humaine.

Cette question de reconstruction d’un pays et de ses Hommes après une guerre est plus particulièrement traitée dans la nouvelle Un dîner dans la jungle. Ici les deux protagonistes vietnamiens se retrouvent en compagnie d’un coréen du sud, jadis nation ennemie. Ce qui distingue le narrateur de son neveu, c’est son âge. Alors que l’un, le plus jeune, a laissé loin derrière lui la guerre passée et ne songe qu’au futur, voyant dans son interlocuteur coréen l’opportunité d’affaires fructueuses ; l’autre, plus âgé, ne peut se défaire du fantôme de l’ancien ennemi. Lequel des deux a raison ? Qu’elle est la meilleure façon des panser les plaies laissées par une guerre ? L’auteur ne nous donne pas de réponse claire. Il nous laisse nous interroger sur ces sujets délicats et complexes, en nous livrant des récits émouvants, mais qui jamais ne tombent dans le mélodrame larmoyant.

Son écriture est simple et directe. On a l’impression de dialoguer avec l’auteur autour d’un verre, qu’il est nous raconte ses souvenirs. Si à la lecture de la première nouvelle son écriture me semblait même un peu trop simpliste, au fil des pages je me suis rendue compte que c’est qui fait la force de ses récits. Sous sa plume une mitraillette semble devenir un accessoire aussi banal qu’une ombrelle. N’est-ce pas, en effet, ce qu’elle est, un objet banal pour celui qui est englué dans les méandres d’un conflit qui s’éternise ? Les mots de Bùi Minh Quôc nous rendent parfaitement la banalité que prend le quotidien, quel que soit son contexte.

L’auteur :

Malheureusement je n’ai pu trouver que très peu d’informations sur l’auteur. Si on ne parle pas vietnamien c’est presque mission impossible. Même l’éditeur ne mentionne ni l’auteur ni le livre sur son site. Il est vrai que ce recueil a été édité en 1997. Peut-être est-il épuisé et non réimprimé, mais je trouve dommage que la maison d’édition ne mette pas à disposition des lecteurs curieux des informations sur les auteurs qu’ils ont édités par le passé.

Je vous livre ici les seules informations que j’ai trouvées sur Bùi Minh Quôc. Informations que je n’ai pas pu vérifier.

Bùi minh Quôc est né le 3 octobre 1940 à My Duc, dans le nord du Vietnam. Il rejoint l’armée du Nord et infiltre le Sud Vietnam. Il participe à de nombreuses batailles, tout comme son épouse qui meurt au combat en 1969.

Après la guerre, il est nommé président de l’association des écrivains et des artistes dans la province de Lam Dong, puis rédacteur en chef du magazine Langbian.

En 1988, en compagnie de l’écrivain Treu Dav Bao Cu, il voyage à travers le pays pour faire signer une pétition ayant pour but de demander au Parti Communiste Vietnamien d’instaurer une démocratie. Il sera renvoyé du parti. Mais continue son action en faveur de la démocratie, ce qui lui vaudra d’être assigné à résidence depuis 1997.

Bùi Minh Quôc est également connu sous le nom de plume de Dong Huong Ly.

Si vous avez des informations complémentaires sur l’auteur et ses travaux, n’hésitez pas à mes les communiquer  

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Le vieux fou de dessin

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François Place
aux éditions Folio Junior
Collection Drôle d’aventure
1997
Résumé :
Le jeune Tojiro est un petit vendeur ambulant qui distribue ses gâteaux de riz dans les rues d’Edo. Parmi ses clients il compte un vieux peintre qui lui achète toujours quelques gâteau. Un jour, celui-ci va proposer à Tojiro de le prendre comme commis. Chaque matin il travaillera dans son atelier. En échange, il lui apprendra à lire et écrire. Le vieux peintre n’est autre qu’Hokusaï, le grand maître d’estampes japonaises.
Tout au long de ce court roman pour enfant on découvre les secrets de la fabrication des estampes : on visite l’atelier du graveur, on découvre des anecdotes sur la vie et l’oeuvre du grand maître… et la vie dans les rue d’Edo à la fin du 19° siècle.
Mon avis :
Le langage est très simple, le roman s’adresse aux enfants à partir de 9 ans. Les chapitres sont très cour. Idéal pour les jeunes qui se passionnent pour le Japon et sa culture. Un façon amusante d’en apprendre plus sur Hokusaï et l’art de l’estampe japonaise. Les dessins de François Place, illustrent à la perfection ce récit, transmettant l’ambiance des estampes de l’époque. On y apprends un peu de vocabulaire, de technique, de l’histoire de l’art…
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Conseil dispensé par le vieux peintre à son disciple :
Apprends à regarder en silence, si tu ne veux pas que le bruit chasse devant tes yeux la beauté des choses fragiles…
Un bon conseil pour les petit et les grand !
Le livre à été réédite en 1999. Retrouvez-le sur le site de Gallimard Jeunesse, Folio Junior

Et pour admirer le travail du grand maître, rendez-vous sur le site Bnf – l’estampe japonaise :
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Parfum de glace – Yôko Ogawa

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Yôko Ogawa

小川洋子

Parfum de Glace

Titre original : 凍りついた香り (Karitsuita Kaori)

Éditeur original : Gentosha, Tokyo. 1998

Éditeur français : Acte Sud, 2002

Traduction : Rose-Marie Makino-Fayolle

Résumé :

Quand son compagnon se suicide, Ryoko ne comprend pas. Aucun signe ne laissait présager un tel geste. À la morgue elle rencontre Akira, le jeune frère de Hiroyuki, dont elle ignorait l’existence et qui, quand il parle de son frère, semble évoquer un homme très différent de celui qui partageait sa vie.

Chaque fois qu’Akira évoquait le Hiroyuki que je ne connaissais pas, les battements de mon cœur se précipitaient. Je ne savais pas très bien si j’avais envie de l’entendre ou de me boucher les oreilles. Je finissais par me demander qui, de lui ou de moi, en savait le plus. Et j’avais l’impression que la jalousie que j’avais ressentie à la morgue allait resurgir. Je ne voulais pas être plongée encore plus dans la confusion.

Incapable de faire le deuil de l’homme qu’elle aimait, mais dont elle ignore tout, elle va tenter de le comprendre en reconstruisant son passé.

C’est à partir de quelques phrases énigmatiques, laissé sur une disquette dans le laboratoire de parfumeur où il travaillait qu’elle va commencer son enquête.

« Gouttes d’eau qui tombent d’une fissure entre les rochers. Air froid et humide d’une grotte. »

« Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière. »

Frasil sur un lac à l’aube. »

« Mèche de cheveux d’un défunt formant une légère boucle. »

Vieux velours passé qui a gardé sa douceur. »

Ce voyage dans le passé de Hiroyuki la mènera jusqu’à Prague.   Dans cette ville le réel s’entremêle à l’onirique. Nous ne savons plus ou nous nous trouvons vraiment.

Lorsque je me retournai, il n’y avait personne derrière moi. Sa silhouette qui tout à l’heure encore se trouvait non loin avait inexplicablement disparu. Sans laisser de cliquetis ni de traces de pas.

– Jeniack, Jeniack !

Ma voix, aspirée par les arbres, n’arriva nulle part.

J’avais l’impression d’avoir accompli une erreur irréparable. Mais je ne savais pas très bien où, ni comment cette erreur s’était produite. Je m’étais retrouvée seule devant la serre, comme le vent qui change d’orientation sans que personne s’en aperçoive.

Pour autant, je n’étais pas du tout troublée. Je ne ressentais ni regret ni frayeur. Parce que du fond de la serre venait l’odeur, celle de Source de mémoire.

J’y pénétrai sans hésitation.

Mon avis :

On retrouve cette écriture au point de vue subjectif, où se mélangent des univers dont on à du mal à savoir s’ils sont réels ou pas, dans ses autres roman également.

Personnellement c’est le troisième livre de Yôko Ogawa que je lis. Des trois, Parfum de glace est celui qui m’a le plus touché, sans que je ne sache trop dire pourquoi. Peut-être parce que le sujet entre en résonance avec mes propres émotions ? Quoi qu’il en soit je suis entrée dans l’histoire plus facilement, je me suis plus facilement identifiée à l’héroïne que dans Cristallisation secrète (密やかな結晶 Hisoyaka na kesshō) ou Les Abeilles (ドミトリイ Domitorī) dont le personnage principal et narrateur est également une femme.

Bien que l’histoire de Parfum de glace soit triste, on ne tombe jamais dans le mélodrame, on se fond pas en larme.  L’héroïne dégage une belle force. Pour ne pas sombrer, elle s’accroche aux fantômes du passé, mais elle ne baisse jamais les bras.

Seul reproche que je ferais à ce roman d’Ogawa, comme aux deux autres que j’ai lu, c’est  qu’il nous laisse sur notre faim. Durant tout le roman on cherche à comprendre ce qui a pu pousser Hiroyuki au suicide. Dans cette quête de compréhension, Ryoko nous entraîne à la poursuite d’histoires vieilles de 15 ans et … rien. Soit qu’il n’y ai rien à comprendre, soit que je sois, moi, incapable de comprendre le message du livre, arrivée au terme des 300 pages je n’ai toujours pas de réponse. On ne peut qu’éprouver de la frustration. Mais, n’est-ce pas là, peut-être, le message que nous transmet Yôko Ogawa?

J’ai resenti cette même frustration à la lecture de Cristallisation secrète et Les Abeilles. A la fin du livre, on se sent comme abandonné par l’auteur, avec plus de questions que de réponses, avec l’envie d’en savoir tellement plus…


Quelques mots sur l’auteur :

Yôko Ogawa est né en 1962 à Okayama. Diplômée de l’université de Waseda, elle remporte le Prix Kaien pour sa première nouvelle en 1988 : La Désagrégation du papillon (揚羽蝶が壊れる時 Agehachō ga kowareru toki). En 1991 elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa (ce prix est considéré comme l’équivalent du Prix Goncourt en France) pour
la Grossesse (妊娠カレンダー Ninshin karendā). Elle recevra d’autres prix et certaines de ses oeuvres verrons une adaptation au cinéma : L’annulaire, réalisé par Diane Bertrand et La Formule préféré du professeur réalisé par Takashi Koizumi.

Ses  romans et nouvelles ont été traduits dans de nombreuses langues. La traduction française de ses oeuvres est assurée par Rose-Marie Makiko-Fayolle et publiée chez Acte Sud.

Retrouvé tous ses livres traduits en français sur le site de Acte Sud link

Dans le magazine Lire du mois de Mars 2012, André Clavel dans l’article « La Relève, cinq romancières » pour le Dossier Spécial Japon, fait une très belle présentation de Yoko Ogawa :

Yôko Ogawa

Visage de cire, sourire figé, teint blafard, Yôko Ogawa est, à 50 ans, la romancière la plus troublante des lettres japonaises. Il faut se méfier de sa prose lisse et limpide, presque durassienne, car c’est l’enfer qui s’y dissimule, avec son cortège d’égarements et de perversions. Sa devise ? Elle l’emprunte à son maître Kawabata : « Il est plus facile d’entrer dans le monde des démons que dans celui des choses réelles. » Son oeuvre ? Une quinzaine de romans inclassables, qui exhibent les fantasmes de la chair et la perdition des âmes avec une précision hyperréaliste, quasi fétichiste. Sur le théâtre de la cruauté nipponne, Yôko Ogawa met en scène une société sans repères, sans utopies, où le taux de suicide est l’un des plus élevés du monde. Et si elle écrit, c’est pour déposer quelques flocons d’absolu sur cette noirceur morbide qui obstrue tragiquement l’horizon de son époque. « La lumière du silence illumine les mots », dit-elle, comme si l’écriture était une prière balbutiée dans un monde privé de transcendance.

Décrits par une voix monocorde, les personnages de Yôko Ogawa sont toujours saisis au moment où quelque chose se casse en eux. Elle est la calligraphe des fêlures muettes, des brèches physiques et mentales, des dérèglements des sens. Avec cette explication : « Je souhaite révéler à travers mes récits la face cachée de l’homme, la faiblesse et la sauvagerie qui sont en chacun de nous. Je n’ai jamais considéré qu’il existait une morale : le beau et le laid, le bien et le mal, le blanc et le noir ne s’opposent pas, ils se côtoient, s’emmêlent de façon très équivoque. Je m’intéresse à la limite vaine qui est censée les séparer. »

Traduite chez Actes Sud par Rose-Marie Makino-Fayolle, Yôko Ogawa s’est fait connaître en France avec La Piscine, récit d’un enfermement entre les murs d’un orphelinat, et avec Hôtel Iris, un conte cruel où l’on voit une adolescente descendre dans la géhenne sadomasochiste face à un vieillard qui la brutalise et la contraint aux pires déviances sexuelles. Mais autant l’univers de la Japonaise semble détraqué, autant son écriture reste froide et impassible, comme un bloc de glace posé sur un volcan de violences et de folies. Autre obsession, sous la plume de Yôko Ogawa : le monde de la maladie et du handicap, la surdité dans Amours en marge, l’aphasie dans La Mer, la confrontation avec la mort dans Le Musée du silence et dans Une parfaite chambre de malade.

Et avec La Petite Pièce hexagonale, nous replongeons dans cette « inquiétante étrangeté » qui teinte d’effroi tous les récits de Yôko Ogawa : sa narratrice s’accroche à une silhouette fantomatique – une vieille femme rencontrée dans le hall d’une piscine – et elle la suit comme un automate, sans raison, sans but, sans espoir… D’un livre à l’autre, Yôko Ogawa déroute ses lecteurs jusqu’au vertige. En leur offrant sa musique si singulière, une mélodie funeste, obsédante, très japonaise dans sa sobriété meurtrière.

Dernier livre paru Manuscrit zéro (Actes Sud)


Retrouvez toute la littérature japonaise publiée chez Acte Sud : link

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Larmes de princesse – Minako Oba

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Roman de Oba Minako (大庭 みな子)

Titre original : Ôjo no namida (王女の涙)

Publié à Tokyo en 1988

Publié en France aux Éditions du Seuil en 2006

Traduit du japonais par Corinne Atlan.

 

L’auteur : Minako Oba est né en 1930 à Tokyo. Elle étudie la littérature anglaise. Présente sur la scène littéraire japonaise dès 1968, elle représente un certain féminisme japonais et une grande ouverture au monde.

Deux autres de ces romans ont été traduits en français : L’île sans enfants (1995) et La Fleur de l’oubli (2002), également publié aux Éditions du Seuil.

 

Résumé : A la mort de son mari, Keiko revient au Japon, après avoir vécu plus de 20 ans à l’étranger. Revenue pour déposer les cendres de son mari au temple, elle décide de passer quelques mois à Tokyo. Elle choisira de se loger dans une maison traditionnelle au cœur de la ville afin de se sentir vraiment au Japon. Cette maison, accueil une bien étrange communauté, qu’elle observe avec curiosité : la propriétaire, jeune femme célibataire qui vit dans la maison principale avec son vieux père, veuf, ainsi qu’un professeur chinois, un professeur américain et le jeune fils d’une de ses amies d’enfance qui, comme elle, louent des chambres dans les dépendances, et Akira, un jeune adolescent qui traîne toujours dans les parages, fils d’une ancienne résidente. Keiko tentera de comprendre les liens complexes qui unissent toutes ses personnes. Au delà de la trame du roman, ce récit est l’occasion de réflexions sur la complexité de compréhension entre cultures différentes, sur la complexité des relations humaines et des sentiments destructeurs dont ils sont capables.

Mon avis : J’ai beaucoup aimé ce roman, qui se lit très vite. Une fois plongé dans la lecture, on a du mal à s’en extraire. On enchaîne les chapitres sans jamais s’ennuyer, intrigué par l’histoire, riche en personnages très différents les uns des autres, tous vu à travers le regard de l’héroïne, Keiko. Ce qui m’a le plus plu dans ce roman ce sont les réflexions auxquels se livre l’héroïne tout au long du récit. Tout en observant les complexes relations qui relient les différents locataires de la maisons, elle réfléchit aux comportements des êtres humains, mais aussi aux différences culturelles et les difficulté de compréhension. Ayant vécu longtemps à l’étranger, l’héroïne a un pied dans la culture japonaise, dont la récente évolution semble lui échapper, et l’autre dans la culture occidentale, notamment dans la culture américaine, où elle a vécu de longues années. Ce double ancrage culturel lui permet d’avoir du recul et de porter un regard intéressant sur les différences culturelles. L’auteur accorde une attention particulière au langage, à la communication. Les remarques de Keiko, l’héroïne, sur la façon de s’exprimer des japonais sont très intéressantes, surtout quand, comme moi, on tente d’apprendre les rudiments de cette belle langue. A plusieurs reprises elle revient sur la difficulté de communiquer entre japonais, notamment page 72-73 :

Sans qu’elle sût elle-même pourquoi, chaque fois qu’elle avait une conversation avec le professeur Qiû , Keiko parlait d’un ton neutre, comme si elle traduisait, au lieu d’employer ce ton féminin principalement destiné à exprimer des émotions surannées, qu’elle prenait avec Utako par exemple. Et puis, elle avait beau parler japonais avec le professeur chinois, elle ressentait une sorte de facilité, de légèreté à discuter avec lui, qui la faisait penser aux conservations qu’elle pouvait avoir avec les Américains. Peut-être était-ce parce que, partant du principe que chacun ignorait tout de la culture de l’autre, la conversation pouvait se dérouler sans prendre la peine d’échafauder diverses suppositions, comme entre Japonais.

Keiko n’aurais su dire exactement pourquoi, mais ses compatriotes la fatiguaient. Cette obligation toute japonaise de réfléchir en permanence à ce que pensait réellement l’interlocuteur, jointe à l’impossibilité de l’interroger pour avoir des éclaircissements, l’impatientait au plus haut point.

Plus loin elle revient sur cette idée page 164-165:

Cela la fatiguait d’être en compagnie de Japonais, et elle se demandait souvent si elle n’était pas devenue une étrangère elle aussi, à force de vivre ailleurs. En Amérique, elle rêvait avec nostalgie d’un tas de choses de son pays natal mais, à son retour, dès qu’elle avait commencé à y vivre de nouveau, elle s’était vite sentie épuisée.

La cause principale de cette lassitude était la foule qui grouillait partout autour d’elle, ceci ajouté au fait qu’il lui était impossible de savoir ce que ressentaient vraiment les gens avec qui elle était en contact.

La lassitude de Keiko ne vient pas seulement de la façon différente dont on communique au Japon et aux États-Unis mais aussi du fait que ses longues absences du Japon, rendent les évolutions de la société plus frappantes et elle se sent en décalage avec le Japon contemporain comme l’auteur nous le fait remarquer un peu plus loin :

à chacune de ses visites dans son pays natal, Keiko avait l’impression que les choses avaient changé à une vitesse effrayante, mais elle n’avait aucune idée du parcours que suivait cette évolution. Si elle avait été une étrangère – c’est-à-dire si tout lui avait paru intrinsèquement différent d’elle-même -, elle aurait sans doute éprouvé moins d’accablement, mais comme elle ne connaissait ce monde qu’à moitié, elle ne pouvait se débarrasser d’un sentiment de malaise.

Mais les réflexions de Keiko ne se bornent pas au langage et aux différences culturelle. Tout en observant ses voisins elle se remémore également son mari, récemment décédé, et leur vie commune. Elle remet en question la façon dont elle a vécu, s’interroge sur les relations homme-femme, mais aussi mère-enfant. Les observation de Keiko ne sont pas toujours tendre, comme par exemple l’image qu’elle donne des mères (p. 208) :

Il ne faut pas s’approcher d’un mère qui a un enfant en bas âge ; ce sont les plus dangereuses, les plus effrayantes, on ne sait pas de quoi elle sont capables. Une mère, c’est synonyme de stupidité. Si l’on veut voir ce qu’est la stupidité, il suffit de regarder une mère. Mais une fois que l’entourage a compris la vraie nature de cette stupidité, il n’a plus qu’une chose à faire : se retirer, tête baissé. Car la stupidité d’une mère est une chose effrayante. Elle est pareille à celle du corbeau qui s’attaque aux êtres humains, alors qu’il n’est qu’un oiseau.

Par ailleurs, bien qu’écrit en 1988, je trouve que ce roman n’a pas prix une ride. J’ai d’ailleurs été surprise d’apprendre qu’il datait de 1988, je l’aurais cru plus récent. Bien qu’en effet, elle parle de l’évolution rapide du Japon. J’imagine que la société japonaise à bien plus évolué entre les années 60 et les années 80 qu’entre les années 80 et maintenant. Mais pour le reste, le roman reste très actuel et ses réflexions sont toujours intéressantes. Je vous conseille vivement la lecture de ce roman.


Le coin de curieux :

Tout au long du récit les plantes sont énormément présente. Le titre d’ailleurs, « Larmes de princesse » est le nom d’une fleur qui relie Keiko a cette maison, mais aussi à son défunt mari. Par ailleurs le Katsura et l’olivier odorant du Japon reviennent souvent dans le récit. Comme je suis très curieuse je voulais savoir à quoi ressemblaient ces trois plantes dont l’auteur parle tout à long de ce roman.

Je vais partager avec vous mes recherches, je ne suis peut-être pas la seule incorrigible curieuse 

Trouver à quoi ressemble les larmes de princesse n’a pas été chose facile. Merci à MC pour son aide précieuse.

A partir du nom japonais et de la description faite de la plante dans le roman, je dirais que les larmes de princesses sont des Hoya. Probablement l’Hoya carnosa variegata. En français elle portent le nom de Fleur de porcelaine.

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Autres photos : link, link

Quant aux Oliviers odorants et aux katsura, je vous laisse aller voir les pages wikipédia qui leur correspondent :

   Olivier odorant : link

    Katsura : link

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Nagasaki – Eric Faye

Petit roman d’Eric Faye, publié par Stock, Nagasaki (2010) est idéal pour un voyage en train.

Inspiré d’un fait divers rapporté par la presse japonaise en mai 2008, ce roman raconte une bien étrange histoire. Shimura-san, célibataire, 56 ans, éprouve une étrange impression, des choses disparaissent de son frigo, des objets ne sont plus à la place exacte ou il les avait posés. Il vérifie scrupuleusement les niveau de jus de fruit, inspecte le contenu de son frigo chaque soir en rentrant du bureau. Il en est persuadé quelqu’un s’introduit chez lui, pourtant aucun objet de valeur n’as disparu. As-t’on déjà vu un frigo hanté ? Il va alors tendre un piège au voleur de yaourt. Quand la police arrive la porte est fermé, aucune fenêtre n’a été forcé. Est-ce un mauvaise plaisanterie? Par acquis de conscience les agents vont forcer la porte et fouiller la maison, apparemment déserte, c’est dans la dernière pièce qu’il découvrent…

Écrit dans un style très dynamique, avec point de vu subjectif. On vit les événement avec les personnages. Une drôle d’aventure que cette histoire là. Très court, il se lit d’une traite. Pas un chef d’oeuvre, mais un bon petit roman et une histoire originale.

Mise en bouche : voici comment commence le roman :

Il faut imaginer un quinquagénaire déçu de l’être si tôt et si fort, domicilié à la lisière de Nagasaki dans un pavillon d’un faubourg aux rues en chute libre. Et voyez ces serpents d’asphalte mou qui rampent vers le haut des monts, jusqu’à ce que toute cette écume urbaine de tôles, toiles, tuiles et je ne sais quoi encore cesse au pied d’une muraille de bambous désordonnés, de guingois. C’est là que j’habite. Qui ? Sans vouloir exagérer, je ne suis pas grand-chose. Je cultive des habitudes de célibataire qui me servent de garde-fou et me permettent de me dire qu’au fond, je ne démérite pas trop.

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