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Parler Plusieurs langues – François Grosjean

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui ce ne sera ni bd ni album jeunesse, mais un essai sur le bilinguisme. J’ai emprunté, un peu comme ça, par curiosité, le Parler plusieurs langues, Le monde des bilingues de François Grosjean et je ne suis pas déçue.

Couverture Parler plusieurs langues : Le monde des bilingues

J’ai trouvé ce livre très intéressant. François Grosjean y démolit quelques-uns des préjugés que l’on se fait du bilinguisme et… en tant que bilingue imparfaite, ça me fait du bien !

J’ai trouvé très intéressant de pouvoir transposer la théorie des spécialistes à mon cas personnel tout au long de ce livre. C’était particulièrement stimulant de pouvoir intellectualiser un état de fait sur lequel je n’avais jamais vraiment réfléchi.

Dans ce livre aux dimensions très convenables (pas de gros pavé assommant à l’horizon, seulement 224 pour mieux comprendre le bilinguisme), François Grosjean commence par redéfinir ce qu’est le bilinguisme. La définition ayant évolué dans le temps et d’un auteur à l’autre. Pour lui, sont bilingues tous ceux qui sont amenés à utiliser plus d’une langue au quotidien, y compris tous les polyglottes qui ont qu’une connaissance imparfaite de leur seconde ou troisième langue. Il n’y a pas que les bilingues parfaits dans la vie !

Autre gros pavé dans la mare des idées reçu : l’accent !!

Il est important de souligner qu’il n’y a aucun lien entre la connaissance que l’on peut avoir d’une langue et l’accent. Certaines personnes, comme divers auteurs francophones d’origine étrangère, possèdent une connaissance exceptionnelle d’une langue, mais gardent un accent lorsqu’elles parlent, alors que d’autres ne connaissent pas très bien une langue, mais articulent sans accent pour l’avoir apprise dans leur enfance. Il est donc temps de faire disparaître le critère “accent” de la définition du bilinguisme !


Bidib’s story :

Ce qui est amusant dans mon cas, c’est que lors d’une première rencontre peu de personnes se rendent compte de mes origines étrangères. Ce n’est qu’à la deuxième ou troisième conversation qu’on commence à soupçonner que le français n’est pas ma langue d’origine, mais là encore, personne n’arrive à identifier mon accent. Ce n’est qu’une fois mes origines étrangères admises que tout le monde s’accorde à dire que, décidément, j’ai un accent. Je trouve ce processus très drôle. Et ça recommence à chaque nouvelle rencontre. Et comme chez de nombreux bilingues dans mon genre, l’intensité de l’accent augmente avec le degré de fatigue et/ou d’alcool dans le sang. XD En fin de soirée, mes origines deviennent bien transparentes.

Chose amusante, il n’y a plus aucune langue que je puisse parler sans accent étranger. Quand je parle ma langue maternelle, je le fais avec un très fort accent français. Mon accent est même plus évident que dans le cas inverse. Quand je suis en visite dans mon pays d’origine, on me prend pour une étrangère tellement mon accent est marqué.


Autre aspect intéressant abordé par François Grosjean : la complémentarité des langues utilisées par un bilingue. Sauf cas exceptionnels (traducteurs et interprètes), les bilingues ordinaires utilisent les langues dans des contextes différents, par exemple à l’intérieur et à l’extérieur du foyer, au travail ou dans le cadre des loisirs… Les deux (ou plusieurs) langues ne servent donc pas à exprimer les mêmes choses, ne sont pas employées dans les mêmes contextes et ne nécessitent donc pas le même niveau de langue, le même vocabulaire, les mêmes connaissances, etc.

Quel bilingue n’a pas eu du mal à parler d’un sujet qu’il connaît dans une autre langue, à expliquer quelque chose dans la “mauvaise langue”, ou à interpréter des phrases dans un domaine qu’il ne connaît que dans une seule langue ? Devant ses hésitations, la personne monolingue est souvent prompte à s’interroger : “ mais je croyais que vous étiez bilingue ?” Or ces situations montrent la force du principe de complémentarité : les bilingues apprennent et utilisent leurs langues dans des situations différentes, avec des personnes variées, pour des objectifs distincts. Les différentes facettes de la vie requièrent différentes langues.

A cette complémentarité s’ajoute la notion de besoin. Comment se développe le bilinguisme chez l’enfant : il a besoin de la seconde langue pour communiquer. Et une fois la langue apprise, la connaissance doit être entretenue par un besoin, autrement la langue disparaît. L’état du bilinguisme (niveau de connaissance dans les diverses langues) n’est pas fixe, il évolue tout au long de la vie en fonction des besoins qu’on a pour de communiquer en telle ou telle langue. C’est particulièrement frappant dans le cas des langues apprises dans la petite enfance. Si l’enfant a besoin de parler une seconde langue pour communiquer, il va l’apprendre très vite, mais il l’oubliera aussitôt celle-ci devenue inutile.

Quels sont les facteurs qui font qu’une langue est acquise jusqu’à aboutir à un bilinguisme simultané ou, plus fréquemment, successif ? Le premier facteur, et le plus important, est tout simplement le besoin que l’on a de communiquer, écouter, participer à des activités, etc. dans une langue donnée. S’il est présent, l’enfant acquerra la langue ; s’il disparaît, il aura tendance à l’oublier. La nécessité de connaître et utiliser une langue est la base du bi- et du plurilinguisme, mais elle est trop souvent ignorée par ceux qui souhaitent développer le bilinguisme chez l’enfant.

Concernant le bilinguisme des enfants, Grosjean revient sur un point que j’ai aussi pu observer : la langue minoritaire n’est pas traitée de la même façon selon la langue. Un peu comme les Occidentaux qui partent travailler à l’étranger deviennent des expatriés tandis que les travailleurs venus travailler en occident et originaires des pays du sud sont des immigrés. Le bilinguisme des enfants est encouragé quand il s’agit de parler anglais ou une autre langue prestigieuse, mais devient subitement un « danger » quand il s’agit d’une des très nombreuses langues africaines, l’arabe, le turque ou toute autre langue n’ayant pas une aura prestigieuse. Je n’arrive pas à comprendre la logique de cette situation. Dans une même école on peut avoir d’un côté une classe européenne ayant l’ambition de créer des petits bilingues français-anglais ou français-allemand, et dans la classe d’à côté un professeur qui explique à des parents étrangers qu’il devraient parler français à leurs enfants pour qu’ils s’intègrent plus vite. Cherchez l’erreur.

Les représentations négatives du bilinguisme et la mise en avant de prétendus « dangers » d’être bilingue nuiront au développement à long terme des langues chez l’enfant. Un des dangers hypothétiques – l’enfant ne développera jamais correctement la langue de l’école s’il continue à utiliser une langue différente à la maison – a fait des dégâts considérables au niveau de l’acquisition naturelle, et du maintien des langues minoritaires en famille.

Je trouve cela vraiment dommage. Surtout que ces croyances sont infondées et que l’enfant pourrait parfaitement s’intégrer sans subir l’ablation d’une partie de son identité culturelle.

Les idées reçues doivent être connues : le bilinguisme serait rare, être bilingue signifierait une maîtrise parfaite et équilibrée de deux langues, en plus parlées sans accent, le bilingue acquerrait ses langues dans sa jeune enfance, le bilinguisme affecterait négativement le développement cognitif des enfants. Encore une fois, tout cela est faux. Les chercheuses canadiennes Johanne Paradis, Martha Crago et Carole Bélanger s’insurgent contre des opinions erronées encore trop souvent rependues dans la société, et même chez certains enseignants et orthophonistes, à savoir que l’apprentissage simultané de deux langues crée une confusion chez l’enfant et retarde son développement langagier, ou que le bilinguisme constitue une charge trop lourde pour ceux atteints d’un trouble du langage (ce qui a pour conséquence que l’on conseille trop fréquemment aux parents d’élever ces enfants dans un contexte monolingue) : « il n’existe aucune preuve systématique et empirique pour appuyer ces idées reçues ». Certes, certains enfants bilingues souffrent de troubles du langage, mais proportionnellement ils ne sont pas plus nombreux que les enfants monolingues.

Bref, tous les enseignants devraient lire ce livre. Les fausses idées sur le bilinguisme font bien du mal chez les enfants issus de l’immigration.


Bidib’s story :

Pour ma part, je suis née dans une famille bilingue. Mes deux parents ne partageaient pas la même langue maternelle. Ils communiquaient entre eux et avec moi chacun dans les deux langues, un peu selon la circonstance. Ce n’était, chez nous, ni une langue dans la maison, une à l’extérieur, ni une langue par parents. Non, chez nous c’était tout, tout le monde, un joyeux bordel linguistique. Il parait que dans ce contexte j’ai commencé à gazouiller comme un bébé francophone. Mais tout cela n’a pas duré, puisque mes parents se sont séparés. Le français a peu à peu disparu de ma vie. Je ne le parais pas du tout. Pourtant, quand je suis entrée au collège et que j’ai commencé à apprendre le français comme langue étrangère, cette langue était pour moi très familière. Je comprenais tout sans avoir à faire des efforts (pour lire et écrire en revanche…).

Plus tard, nous avons émigré en France. Le français est donc devenu ma langue principale. Ma mère voulait absolument éviter de nous faire redoubler une classe, elle s’est donc donné comme mission de faire en sorte qu’à la rentrée de septembre nous sachions suffisamment bien parler français pour suivre les cours avec la même aisance que les petits francophones. La mission n’était pas bien difficile pour elle puisqu’elle parle parfaitement français. Mais pour arriver à ses fins, elle a prix la décision, discutable, de ne plus nous parler qu’en français (et de nous corriger à chaque erreur de langue T_T). D’un côté, cela s’est avéré très efficace. Deux mois plus tard, nous pouvions suivre les cours sans aucune difficulté. Inversement, notre langue maternelle est devenue si peu importante que nous en avons perdu un peu l’usage. Si je sais toujours la parler, je fais maintenant bien plus de fautes de langues qu’en arrivant en France. Mon vocabulaire ne s’est pas enrichi, voir même s’est appauvri.

Et je ne vous parle pas là de l’effet psychologique. Déjà qu’on change de maison, de ville, de pays même. Il faut tout recommencer à zéro, même apprendre une nouvelle langue, avoir dans sa famille un bout de son ancien chez-soi, de ses racines peut être très réconfortant.

Je me souviens que, des années plus tard, alors que j’étais en fac de langue et que je me trouvais au Portugal, j’avais éprouvé un grand réconfort chez ma logeuse qui parlait parfaitement français. Toute la journée, je passais d’une langue à l’autre : portugais, anglais et espagnol. Fallait tout le temps changer de langue selon l’interlocuteur, parfois suivre simultanément une conversation dans 2 ou 3 langues différentes… Quand le soir je rentrais chez moi, j’étais très heureuse de pouvoir reposer mon cerveau et parler français avec ma logeuse.


Après avoir longuement disserté sur ce que signifie être bilingue et sur comment le devenir, Grosjean aborde un autre aspect lié au bilinguisme : le biculturalisme. Cette partie est également très intéressante et apporte une réflexion intéressante, notamment pour les enseignants, sur comment aborder le biculturalisme. Malheureusement, très souvent, les monolingues/monoculturels se sentent en devoir de demander aux autres de choisir. Il faut choisir à quelle culture l’on souhaite appartenir et s’y tenir. C’est une vision bien obtuse de la réalité. Il n’y a pas à choisir. Je suis toutes les facettes qui composent ma personne, avec mes diverses langues et mes diverses cultures. Avec ses réflexions Grosjean appelle à plus d’ouverture d’esprit, invite à accepter la diversité, à l’accueillir même, à la chérir.

Parler plusieurs langues est un très bon livre d’introduction au vaste sujet qu’est le bilinguisme. Il est très facile à lire, aborde plusieurs aspects très intéressants et surtout, tout le long du livre, il partage une philosophie très ouverte, prônant la diversité et l’acceptation de l’autre dans sa différence. Je suis très heureuse de l’avoir lu, j’ai le sentiment d’être ressortie de cette lecture enrichie. J’ai maintenant envie d’aller plus loin et de m’intéresser à l’apprentissage des langues, notamment auprès du jeune public.

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